MEMOIRES D'AKHENATON


Amon, Aton, le sort de l'empire se joue sur un simple signe, un petit rien, comme une barque chahutée par la furie du Nil. Amon, Aton, deux noms, deux visions ennemies qui s'affrontent pour dominer l'empire d'Égypte. Amon, représentation des dieux multiséculaires face à Aton, nouveau dieu unique empreint de modernisme. Amon, immobilisme polythéiste d'un clergé conservateur face à Aton, créateur de toute chose, qui proclame une religion monothéiste.
Semenkhâré est sous le choc. Devant moi, fils d'Aton, souverain absolu, chef des armées, premier magistrat et prêtre suprême, il essaie pourtant de faire bonne figure. Celui qui est mon successeur légitime n'en mène pas large. Il revient en urgence de sa mission diplomatique. Par les seules forces du vent et des rames, remontant le Nil à bord d'une barque royale, il a parcouru en un temps record les quatre-vingt-dix lieues qui séparent Akhetaton de Thèbes, l'ancienne capitale située au sud. À peine arrivé, il s'est hâté pour me retrouver. Il n'a pas dormi. Le visage creusé, des poches sous les yeux, il livre sa confession avec un sentiment de délivrance. Son débit est si rapide qu'il en oublie de reprendre son souffle, loin de la sagesse et de la maîtrise enseignées par les prêtres Sem d'Héliopolis. L'angoisse l'habite et la sueur perle sur son front. Elle coule sous la perruque d'apparat dont il n'ose se défaire. Un tremblement l'agite sans qu'il puisse retrouver son calme. Sa main droite joue nerveusement avec son chendjit, un pagne de lin tissé par la maison royale. Il enlève et remet machinalement ses sandales blanches brodées d'or.
D'une voix chargée d'émotion, il raconte sa dramatique entrevue avec le clergé de Thèbes dans l'Opet du sud, le temple d'Amon.
À peine arrivés, lui et Meryré sont conduits dans une salle à colonnades fermée et éclairée par de simples lampes à huile. Sur ordre de May, entouré de trois grands prêtres et de cinq autres dignitaires d'Amon, sans l'ombre d'une hésitation, un des gardes tranche la gorge de Meryré avec son khopesh. Saisi, ce dernier n'émet pas le moindre son, n'esquisse pas le moindre geste de défense. Un flot rouge jaillit, dessinant rapidement une mare sur la mosaïque claire de la salle. Comme on se défait d'un paquet vomitif, le garde, mains rouges et torse gluant, tunique imbibée de sang, laisse sa proie s'écrouler dans une flaque visqueuse et sort de la salle.
En quelques secondes et après un ultime frémissement, un dernier râle animal emporte le grand prêtre d'Aton. Meryré se vide comme un bélier sacrifié sur l'autel. Semenkhâré est désormais seul contre tous, loin de sa petite escorte et de son navire, le teint cadavéreux. Il se croit déjà mort. Une exécution préméditée par May et sa clique.
Je reprends une gorgée de jus de mangue et repose délicatement ma coupe en schiste noir doré sur une tablette à côté du trône. Mon indifférence de façade est inversement proportionnelle à mes tripes qui se serrent. Je suis emporté par un torrent d'émotions. J'affronte cette nouvelle tempête et me réfugie derrière l'immobilité, canalisant fureur et peurs mêlées au fond de mes entrailles. Une évidence s'impose : c'est une nouvelle bataille perdue.
J'encaisse difficilement le récit de la fin de Meryré. Fils de Dieu je suis, fils de Dieu je resterai, quelle que soit l'issue de cette tragédie qu'aucun scribe ne pourra retranscrire. Je vis cependant intérieurement une véritable descente aux enfers. Ce voyage au bout de l'horreur, qui se profile depuis deux ans, prend à nouveau corps sous mes yeux sans que je puisse m'y opposer. Je suis impuissant malgré mon pouvoir suprême. Les évènements s'enchaînent en cascade comme les marches d'un escalier qui descend vers les ténèbres. Ma mission divine n'est plus aussi claire.
Je cherche où j'ai pu commettre l'erreur fatale qui a précipité les choses. Seul, je suis dramatiquement seul. Mon père et ma mère sont loin. Néfertiti est partie. Nous sommes-nous trompés ? Mes pouvoirs sacrés sont-ils inefficaces ? L'Ankh m'a-t-elle abandonné ? Au fond de moi, j'ai pourtant la certitude d'être sur le bon chemin. Les épreuves s'inscrivent dans une suite logique, celle d'une destinée écrite, inéluctable. Je dois m'y soumettre.
Aton le veut ainsi.
Un peu à l'écart se tiennent mes principaux conseillers : Pentou, mon médecin personnel ; Tutù, porte-parole en chef du pays entier, surveillant de l'argent et de l'or du seigneur des Deux Terres ainsi que du trésor d'Aton puis Mahu, chef de la police d'Akhetaton. En retrait, Hapou, mon ami fidèle. Ils mesurent tous la gravité de la situation et ne perdent pas une miette de la confession, aussi impassibles et silencieux que moi.
Le destin de l'empire et du monde connu attend la réaction de Pharaon. Je n'ai jamais cru que ma révolution religieuse pourrait se faire sans la réaction du clergé thébain qui accumule les richesses et exerce le pouvoir depuis mille ans. Les enjeux temporels, spirituels et matériels sont incommensurables.
Par l'intermédiaire de May, son grand prêtre, le clergé d'Amon tient quatre-vingt mille personnes sous ses ordres, possède quatre cents jardins, quatre-vingt navires et soixante-cinq villes : un État dans mon État. Maintes fois par le passé, il a fait et défait des lignées de pharaons. Depuis mon sacre, il refuse de descendre de son piédestal. Ses prêtres me haïssent comme ils haïssent mon dieu. L'univers d'Aton leur est insupportable.
May est chargé des autels divins, responsable des sceaux, chef des mystères dans Karnak, souverain de la terre entière, porteur du Verbe créateur et de la lumière divine et directeur de la double maison de l'or et de l'argent. Il se substitue régulièrement à moi et agit en mon nom par délégation. Il est présumé être en communion avec les dieux et est le seul à transmettre les fluides énergétiques ou à pénétrer dans le Chœur et dans la salle du Mystère. May se prend pour le monarque.
Un roi après le roi, un roi autour du roi. Les paroles rituelles que j'ai prononcées lors de sa nomination l'ont conforté dans une vision hégémonique de sa fonction : « Tu es grand prêtre d'Amon, ses trésors et ses guerriers sont placés sous ton sceau. Tu es le chef de son Temple. »
Le grand prêtre met en œuvre les volontés d'Amon grâce à une caste ecclésiastique fortement hiérarchisée avec au sommet les « pères divins » et les « prophètes d'Amon ». Depuis des siècles, les religieux prennent leurs aises : c'est un contre-pouvoir.
Appuyé d'un côté sur les deux vizirs de basse et de haute Égypte ainsi que sur une administration solide, j'essaie de maintenir le pouvoir traditionnel de Pharaon. De l'autre, le clergé amonien et son grand prêtre incarnent le pouvoir politique et religieux. La pieuvre thébaine contrôle le pouvoir. Les religieux gèrent le quotidien avec une armée dont je ne suis pas sûr qu'elle me soit fidèle.
***
Je suis piégé. L'élimination froide et méthodique de Meryré est une étape supplémentaire dans la stratégie de May pour m'éliminer. Je ne peux rien contre lui. Pour canaliser mes émotions, retrouver un peu de sérénité et réfléchir, je prie Semenkhâré, Hapou et mes conseillers de me suivre dans mes appartements privés. Au cœur du palais, les murs ont des oreilles. Le ver est dans le fruit. Des proches, des courtisans en manque de reconnaissance entretiennent des liens privilégiés avec le clergé d'Amon et dans l'ombre, ils jouent double jeu. La prudence s'impose mais je sais que d'une manière ou d'une autre mes paroles remontent inexorablement jusqu'à May.
Mes appartements me permettent d'y recevoir mes proches et retrouver mes filles. J'y ai tant de souvenirs avec Néfertiti. C'est une carapace, un bouclier derrière lequel nul ne peut m'atteindre. Je l'ai conçu dans le moindre détail et les architectes royaux l'ont édifié. Pourtant agencé de couloirs obscurs, d'escaliers dérobés, de chambres oubliées et de souterrains donnant sur l'extérieur, j'en connais tous les accès. Je m'y sens en sécurité, d'autant qu'à proximité y cantonnent plusieurs détachements d'infanterie et la fine fleur des archers et compagnies de char.
Néfertiti s'est chargée de la décoration. Elle a fait des prodiges : la salle de la Barque et ses faïences peintes d'un éclat incomparable, la cour et la suite d'échoppes exclusivement réservées à notre usage, les temples mirifiques et les jardins luxuriants. Par un couloir de colonnes à notre gloire, on accède à nos appartements. C'est là, il y a peu de temps encore, que depuis la « fenêtre des apparitions », aux côtés de ma grande épouse royale Néfertiti et entouré de mes filles, j'ai exhibé les deux Tables de la Loi à la gloire d'Aton. Pour les plus méritants, un peu plus tard dans la grande salle du palais, je distribuais or, présents, charges et faveurs, selon ma volonté divine.
Je l'ai voulu ainsi.
Depuis la « fenêtre des apparitions », l'avenue royale d'une lieue de long offre une vision magnifique de la ville. Une animation permanente. Tous les corps de métiers s'y côtoient : vanniers, potiers, orfèvres, tisseurs, agriculteurs, artisans du cuir ou du bois, fonctionnaires, militaires, pêcheurs. C'est la colonne vertébrale de la capitale. Une ruche bourdonnante, un passage obligé dans cette ville nouvelle. Chacun va et vient dans un tourbillon multicolore où les senteurs des essences rares se mélangent aux odeurs du poisson frit et des graines de lotus grillées.
Le temps n'est plus à la parade ou à la fête. Je n'apparais plus guère en public depuis plusieurs semaines. Les rumeurs savamment alimentées par les prêtres me disent au bord de l'agonie.
La porte de mes appartements à peine refermée, je demande à Semenkhâré de reprendre son récit. Marqué au plus profond de lui-même par la terrible épreuve, il se remémore avec une surprenante exactitude les propos de May : « Cela est écrit, il en est ainsi », a lancé May à mon émissaire décomposé qui attend son tour d'être tué. « Il est temps qu'Amon retrouve sa place au panthéon de la grande Égypte ! En cet instant, je déclare solennellement la promulgation d'un édit de Restauration rétablissant nos cultes ancestraux ! J'ordonne que le peuple d'Égypte considère la nouvelle capitale comme une terre maudite et impure ! Qu'elle soit abandonnée à jamais ! Que l'oubli soit proclamé ! Que ce pharaon hérétique s'efface des mémoires pour toujours ! Qu'il ne reste rien de son règne ! Que soient détruits les temples, les stèles, les obélisques, toutes traces d'Aton et du pharaon Aménophis IV qui a failli à sa mission ! »
Hypnotisé par l'image que je me fais de la dépouille de Meryré, j'écoute les propos que Semenkhâré me rapporte. Au début de mon règne, May a été loyal, émettant des conseils avisés quant à la gouvernance de l'empire malgré son refus de la nouvelle religion. En assassinant Meryré, il me plante un couteau dans le dos. Il poursuit sa guerre. Depuis l'empoisonnement de Néfertiti il y a deux ans, les disparitions prématurées et suspectes de mes proches se multiplient. L'ennemi amonien, même s'il nie farouchement toute implication, porte des coups très durs, insupportables, funestes. Après Néfertiti, l'amour de ma vie, May supprime un autre pilier de la religion d'Aton : son grand Voyant.
Je suis un dieu vivant, mais un dieu en sursis. Cette idée me poursuit depuis la disparition de mon amour. Le poison se répand dangereusement dans la capitale. Grâce à Mahu et Souty, le porte-étendard de mes gardes du corps, j'échappe à plusieurs tentatives d'assassinat. Le danger est permanent et je pense aux conséquences de mon éventuelle disparition.
Je décide d'organiser ma succession sans jurer de rien. Officiellement, en mariant mon aînée Mérit à Semenkhâré, veuf depuis peu, et en les désignant corégents du royaume, ma lignée régnera. Malgré tout l'amour que je porte à Mérit et la certitude que j'ai de sa loyauté, je suis sceptique quant à ses capacités à assumer la charge suprême. Elle a du caractère, mais elle est trop centrée sur elle. Mérit manque de carrure et de charisme. Quant à Semenkhâré, bien que dévoué à l'Égypte et à Aton, le trône ne l'intéresse pas. Il n'a aucune ambition.
En parallèle de ce premier mariage qui ne présente aucune garantie, je réfléchis à unir Ankhes, ma troisième fille, à mon neveu Toutankhaton, le fils de Semenkhâré. Une solution de repli à laquelle je ne crois pas vraiment mais qui a l'avantage d'exister. Je dois penser, préparer, anticiper ma succession. L'issue est incertaine. L'affrontement entre les polythéistes ancestraux d'Amon et les monothéistes modernes d'Aton dégénère. La mort de Meryré porte l'estocade. Des rumeurs de complots savamment orchestrées par les prêtres thébains, forts de leur position, courent à travers la capitale. Ils persuadent certains de mes proches de les suivre sur la voie de « l'édit de Restauration ».
Les dés sont jetés. Je ne me fais aucune illusion car si je dispose toujours du titre, je n'ai plus les moyens d'agir. Je n'ai plus que de quelques milliers de fidèles diversement impliqués. Ma garde personnelle commandée par Souty, forte de deux cents hommes dévoués corps et âme, ne fera pas long feu si l'armée la plus puissante du monde me trahit.
Depuis la mort de Néfertiti, Aï, mon beau-père que j'ai élevé au rang de « père divin », un autre pilier du régime, n'est plus le même. Lui qui m'a toujours soutenu sur le chemin d'Aton est empli de doutes. Les deux vizirs m'inquiètent aussi. Bien qu'Aper-El, qui administre la basse Égypte et Râmosé la haute, me suivent depuis mon intronisation, je ne suis sûr de rien. Restent les deux autres grandes figures de commandement de l'armée : le général Horemheb qui dirige celle du Nord basée à Memphis et Paatonemheb celle du Sud, à Thèbes. Les deux généraux prennent de la distance à leur tour. Je ne suis pas dupe, May exerce une pression sur eux en coulisses. Sans leur soutien, je ne suis rien. Tous mes pouvoirs ne suffisent pas à contrer le retour en force du clergé thébain qui veut un pharaon à sa botte.
Malgré ma lassitude et cette envie de crier que je bâillonne, je mène ma charge impériale sans savoir comment sortir de cette impasse. Une souffrance infinie, un néant total. Il ne me semble plus avoir trente-trois ans, mais le double, un corps maigre et longiligne que je ne songe plus à exposer publiquement. Je suis fatigué et usé par le jeu extrême du pouvoir. Mais le combat continue.
Aton le veut ainsi.
EXTRAITS